Filmer seul
Réflexions sur trois décennies de pratique cinématographique entre autonomie et collaboration
0 - Pourquoi filmez-vous seul-e ?
La réponse à cette question a varié au cours de ma vie. Ce texte retrace l'évolution de ma pratique cinématographique de 1982 à 2015, entre autonomie technique et collaborations artistiques.
J'ai commencé à filmer seul fin 1982, en apprenant à manier la caméra que je venais d'acheter. C'était une caméra 16 mm ARRI ST avec une tourelle et 3 objectifs. À cette époque-là, je travaillais comme technicien vidéo à FR3 (France 3) ; les infos se faisaient encore en 16 mm sur de la pellicule inversible. Le tournage se faisait pendant la matinée et l'après-midi les rushs étaient développés et montés puis projetés le soir pendant le journal télévisé à travers un Télécinéma.
📹 Matériel de l'époque
- Caméra : ARRI ST 16mm avec tourelle et 3 objectifs
- Pellicule : Bobines de film inversible de 30 mètres
- Caméras professionnelles : Eclair Coutant et Eclair ACL
Avec des bobines de film inversible de 30 mètres, j'ai appris à mesurer la lumière et à cadrer dans les rues de Paris. Avec l'inversible, les contrastes étaient élevés, les latitudes de pose étaient étroites et il fallait être précis, car la pellicule coûtait cher.
1983 était aussi l'année de mon premier voyage à Ouagadougou, au FESPACO, Festival Panafricain du Cinéma. N'ayant pas encore fait de film, je m'y rends comme critique pour le compte d'un journal que nous avions créé à Paris : Bwana Magazine. C'est pour moi l'occasion de rencontrer la première génération des grands cinéastes africains : Ousmane Sembène, Ababacar Samb Makharam, Paulin Soumanou Vieyra, Tahar Cheriaa, Med Hondo, Jean-Pierre Dikongue-Pipa, Djibril Diop Mambéty et Souleymane Cissé.
Nourri de ces débats et des encouragements de quelques cinéastes plus âgés, en phase avec les théories du Third Cinema, et peu disposé à me laisser embrigader dans des carcans postcoloniaux qui assignaient des labels de qualité à des films d'observation, qui insidieusement perpétuent les rapports de domination dans la société, je suis reparti de Ouaga en 83 bien décidé à me lancer dans l'aventure du cinéma.
Hommage (1985) - 13 minutes
C'est avec mon Arri ST, un magnétophone à cassettes Sony et un appareil photo Minolta CL – une copie bon marché du Leica CL – que j'ai fait mon tout premier film Hommage. Le son n'était pas synchrone et à chaque prise image que je faisais, Madeleine Beauséjour qui montera ce film ultérieurement, faisait une prise son équivalente.
Ce premier film s'est tourné quand le tournage d'un autre film Fièvre jaune Taximan, l'histoire de la journée d'un chauffeur de taxi, qui devait être tourné à Yaoundé avec une équipe de 3 personnes – un cameraman, un ingénieur du son et un assistant –, a été retardé par des complications administratives. En attendant cette autorisation de tournage (qui ne sera livrée qu'après mon départ du Cameroun), je suis parti dans mon village, où j'ai commencé à filmer la vie, les gens dans leur quotidien.
La quête d'identité cinématographique
Avec Hommage, j'essaie une tentative autobiographique en construisant le récit autour d'une personnalité fragmentée, multiple, que les voyages successifs du village vers la ville au Cameroun, et de la ville camerounaise vers l'Europe, ont créé. Ce monologue-dialogue qui constitue la voix off de ce film est aussi une tentative de me démarquer des voix de 'Dieu' impersonnelles qui ponctuaient et continuent de ponctuer certains films documentaires aujourd'hui.
Le rituel du cinéma argentique
Filmer à mes débuts était comme un jeu. Il y avait tout un cérémonial à respecter : charger sa pellicule dans le noir, sans être tout à fait sûr que ça ne bourrerait pas. Ensuite venait ce sentiment de joie quand le moteur se mettait en route sans anicroche. Tout de suite, il fallait se concentrer sur le sujet à filmer. A-t-on bien mesuré la lumière ? A-t-on mis le bon diaph ? Et le point sur qui le fait-on ? Et le sujet fait-il ce qu'on attend de lui ?
Toutes ces questions font monter l'adrénaline et vous mettent dans un monde irréel, le monde du cinéma que vous n'avez pas la certitude de capter avec votre caméra. Viennent ensuite des semaines d'attente, parfois des mois, pour voir enfin les images, car au Cameroun, il n'y avait pas de laboratoires pour le traitement du film.
🎥 Collaborations avec des directeurs de la photographie
N'ayant pas de modèle, j'ai mis 6 ans pour trouver une forme qui allie mes questionnements sur l'état du monde et sur la place qui m'est assignée dans ce monde en tant qu'Africain, avec Afrique, je te plumerai..., un film dans lequel j'étais censé être à la fois derrière la caméra, le filmeur, et être aussi la voix qui amène le spectateur dans ce voyage dans le temps. Un film à la première personne.
L'expérience de la fiction
Clando (1995) - Long métrage de fiction
En 1995, pour mon premier long métrage de fiction, Clando, je suis allé au Cameroun et en Allemagne avec Nurith Aviv qui a fait l'image du film en S16 avec une Aaton. Je recherchais quelqu'un qui me donnerait une image brute, presque documentaire, une caméra souvent portée, peu de lumière en plus, des acteurs non professionnels à l'exception de Paulin Fodouop, Caroline Redl et Joseph Momo. Une magnifique expérience. Mon modèle dans le genre était Ken Loach des années 70 et 80 avec ses films inoubliables sur la classe ouvrière au Royaume-Uni.
🔄 La transition film → vidéo (1997)
La transition entre le film et la vidéo s'est faite en douceur. En 1997, je quitte France 3 pour me consacrer uniquement à mes films et notamment à la production de Vacances au Pays. Pour ce film, je mets en place un dispositif de tournage qui mélange le 16 mm et la vidéo. Les plans d'ensemble sont tournés en 16 mm et les interviews sont faits en vidéo avec une caméra que je porte à l'épaule et qui accepte des cassettes de 3 heures. Ce qui me donne une autonomie appréciable.
Les films spontanés
Pendant les repérages de ce film, je tombe sur une scène de justice populaire que je filme de bout en bout et qui devient le point de départ du film Chef !, le second film que j'ai filmé, produit et réalisé. Ce film n'aurait pas pu exister à l'époque de la pellicule, et je ne pense pas que quelqu'un d'autre aurait pu filmer cette histoire pour moi.
Ce qui a déclenché le geste de filmer dans ce cas précis était la situation : un adolescent pris en flagrant délit de vol risquait de subir ce que l'on nomme communément au Cameroun la justice populaire. Je le savais d'expérience que dans plus de 80% des cas ça se termine mal. J'ai pris la décision de filmer pour être témoin de ce comportement irrationnel et dangereux. Mais quand la violence a commencé, je n'ai pas pu continuer de filmer. Je me suis interposé pour sauver momentanément la vie de ce garçon.
De film en film, mon approche a commencé à se révéler. Mon désir était de regarder mon pays, de le décoder, d'analyser le comportement de mes compatriotes dans un cinéma à la première personne qui allait au-delà de l'observation pour réorganiser le réel, avec des images prises sur le vif, pour les réinscrire dans un récit parfois romanesque, mais souvent analytique.
Chef !
Film spontané (1999)
Le mariage d'Alex
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Une Feuille dans le vent
Film spontané (2013)
Jean-Marie Téno
Le 10 novembre 2015
