Liberté, le pouvoir de dire Non !
Un appel à l'indépendance créative et à la résistance face aux systèmes d'oppression
🎬 Contexte historique
Ce texte a été écrit en 1995 et publié dans la revue de la FEPACI (Fédération Panafricaine des Cinéastes). Il fait suite à une intervention aux Journées cinématographiques de Carthage en octobre 1988, lors de la présentation du film Bikutsi Water Blues (L'Eau de la misère).
Le monde divisé : Nord et Sud, en haut et en bas
De manière schématique, le monde aujourd'hui est divisé en deux blocs : le NORD et le SUD. Dans le NORD comme dans le SUD, il y a ceux d'en haut et ceux d'en bas. Ceux d'en haut sont confortablement installés et surtout ne souhaitent pas que cela change. Certains, en bas, s'agitent pour que tout le monde puisse avoir ne serait-ce que le minimum vital, afin que la majorité des gens puissent envisager la vie quotidienne autrement que comme un cauchemar.
Quand ceux d'en bas ne peuvent plus suivre et crèvent comme des chiens, ceux d'en haut s'émeuvent, collectent du riz, des cahiers et des crayons, et mobilisent les médias pour montrer à quel point ils sont généreux et solidaires.
L'exploitation économique et ses piliers
Mais à ceux d'en bas qui travaillent dix, voire douze heures par jour, comment expliquer qu'ils ne puissent pas vivre décemment de leur travail ? On leur parle de la crise actuelle qui frappe le monde entier. La vérité est que si les rémunérations des gens d'en bas étaient meilleures, les marges bénéficiaires de ceux d'en haut se réduiraient et ils devraient se passer de la deuxième voiture pour emmener leurs enfants à l'école ; ils ne pourraient plus s'offrir le pied-à-terre à Paris (avenue Foch) ni les nombreuses villas qu'ils se construisent ordinairement avec l'argent du contribuable.
⚠️ Le système d'exploitation
Brader le patrimoine économique de l'Afrique est un jeu qui dure depuis plus d'un demi-siècle et qui nous conduit aujourd'hui à des situations du type SOMALIE et LIBERIA, qui risquent de s'étendre à de nombreux autres pays africains. Ces systèmes d'exploitation économique se sont toujours appuyés sur trois éléments : la répression violente, la désinformation des médias publics et une censure impitoyable.
L'objectif est toujours le même : éloigner, par tous les moyens, les masses africaines de la gestion quotidienne des richesses de leur pays. Cela implique aussi un système éducatif inadapté et très sélectif, qui laisse en chemin, sans formation, la majorité des Africains, qu'on abreuvera ensuite d'images d'ailleurs, de rêves colorés, sans oublier de leur inculquer insidieusement le mépris de leur image et de leur prochain.
Même la religion est utilisée pour justifier et légitimer notre misère terrestre en nous promettant, pour là-haut, les rivières de lait et de miel, si l'on est crédule et qu'on sait dire : « Oui patron, merci patron ! Vous avez raison patron, comme d'habitude ! »
Le cinéma face au dilemme
Notre cinéma arrive dans ce contexte socio-politique trouble. Il doit choisir sa voie entre une rentabilité immédiate, qui le condamne à participer à l'abrutissement organisé du continent, et une contribution à cette réflexion nécessaire sur la liberté, quitte à devenir impopulaire.
À ce dilemme, chacun apporte la solution qui lui convient, car déjà les analyses de la situation divergent souvent complètement. Ces réflexions et tendances devraient enrichir notre cinéma. Mais malheureusement, le cinéma coûte cher et nous sommes entrés dans l'ère de l'aide humanitaire, qui n'épargne même pas le cinéma, en prenant toutefois soin de se réfugier derrière toutes sortes de concepts bien formulés.
L'élitisme pernicieux des commissions
Je ne vais pas m'attaquer à un certain nombre de commissions qui se mettent en place dans les pays du Nord pour soutenir le cinéma africain, mais je veux simplement attirer l'attention des uns et des autres sur une tendance à l'élitisme qui, à la longue, n'aidera pas le cinéma à se structurer dans nos pays, mais aura tendance à développer un mimétisme du box-office européen et aussi la course aux prix dans les différents festivals internationaux.
Tous ces gens-là sont des gens d'en haut, ou alors ils travaillent pour eux ; ils sont amis avec les gens d'en haut de chez nous. Les uns nous promettent le miel au troisième feu à gauche ou à droite – c'est pareil, maintenant on le sait – et les autres nous fouettent si nous n'avançons pas assez vite dans cette direction-là justement.
La liberté comme acte de résistance
La liberté, c'est faire en Vidéo 8 ou en Super 8 des documentaires ou des documents, surtout quand tout le monde pense que ce n'est pas valorisant. C'est aussi refuser d'entrer dans cette spirale de la compétition qui nous empêche de réfléchir à plus long terme que notre prochain film.
La liberté, pour moi, c'est le pouvoir de dire non… avec le sourire.
